Skalpel, l'écriteur en résistance

Publié le par netlibertaire

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4ème album solo avec Chronique de la guerre civile sorti le 12 mars, ça change quoi pour toi d'être seul ? Ca a changé ton expérience musicale et d'écriture ? Pourquoi as-tu mis la k-bine entre parenthèses sur la pochette, c'est ton 4ème album solo quand même, c'est symbolique, non ? Qui t'inspire encore musicalement ?


En fait, comme tu le précises, c’est le quatrième album et au moins le 8ème projet solo.

Si j’ajoute à ça les minis albums gratos dispo’ sur le net et un street-album, en vérité bien plus car pendant toutes ces années je me suis chargé quasi’ seul de coordonner les autres disques, notamment les compilations comme « latinos unidos », « Rap conscient » ou « libérez action-directe ». Malgré tout je n’ai jamais été seul totalement car autour de la k-bine et de mes projets solos il y a toujours eu des potes avec qui j’ai bossé, que ce soit des prods, la pochette, la diffusion, les clips, etc…. J’ai depuis longtemps, au sein du groupe, eu la charge de « coordinateur » même si je n’avais rien demandé et rien n’avait été décidé officiellement. Les choses se sont passées ainsi.

Me retrouver seul n’est pas une surprise, c’est un fait et une suite logique, j’ai toujours mené des projets solos en parallèle, aujourd’hui j’ai juste décidé d’en faire une priorité. Ce qui n’exclue absolument pas les collaborations avec d’autres rappeurs et d’autres groupes de musiques, bien au contraire, je suis avec d‘autres potes dans la construction constante de ce que nous appelons une scène rap alternative et militante. La k-bine sera néanmoins toujours entre parenthèse à côté de mon nom, car plus qu’un groupe cela représente l’endroit ou j’ai grandi et passé beaucoup de temps. C’est un endroit chargé affectivement et historiquement, c’est une grosse partie de moi-même pour le dire d’une façon plus poétique.
Beaucoup de choses m’inspire encore musicalement, mais j’ai tendance à piocher dans les classiques de la Soul, du Rap ou de la chanson à texte en générale. La scène est une source d’inspiration constante aussi, quand tu fais plus de 80 concerts par an ça influe forcément sur ton rap et tes disques. C’est le cas depuis 4 ans.

Le rap est-il mort comme on a pu dire à une certaine époque le rock est mort ? L'embourgeoisement de certains, ce sont eux d'ailleurs d'ailleurs les plus diffusés sur les grandes ondes, a dévoyé le message initial du rap et sa révolte populaire (ndrl NTM, Haut-parleur, Novox, etc ...). Le rap est-il victime de sa célébrité ? Peut-on encore les appeler des rappeurs ?

Notre mini-album s’appelait « le rap est mort ? » et était plus une interrogation qu’une affirmation. Déjà à l’époque nous analysions son évolution et son devenir. A 20 ans, sans avoir la radicalité et la conscience suffisante, nous étions déjà capable de constater qu’une partie de cette culture à laquelle nous nous revendiquions était récupérée par l’industrie du disque et l’économie de marché. Nous revendiquions déjà le fait d’être indépendant, au moins artistiquement. Jamais nous n’aurions accepté que quelqu’un nous demande de formater nos chansons ou nos textes.
Et puis soyons franc, en France les premiers groupes ont direct pétés le score et ont signés en major, IAM, NTM, etc…A mon avis Joey star il s’est jamais baladé avec des vinyles sous le bras à châtelet pour les poser dans un petit magasin de skeud, moi le terrain vague de la chapelle j’ai pas connu, par contre on a connu des rappeurs qui se sont cassés le cul pour monter des petites structures, des asso’, des crew, sans l’argent des majors, en revendiquant l’underground comme mode de vie et de pensée. Je l’avais déjà dis dans une autre interview mais monter un label indé’ quand tu t’appeles Kool Shen, c’est pas pareil que quand tu t’appeles Rachid et que tu viens des 3000. L’explosion du rap comme « marché » correspondait à une réalité, cela a permis de faire connaitre le rap, mais au final ne lui a pas rendu service en tant que mouvement et culture censé propager un message de révolte, il n’a pas échappé à la récupération du système, comme toutes les autres formes de cultures populaires. Aujourd’hui le rap a sa place dans la variété, et beaucoup de rappeurs, même si ils tuent beaucoup de gens dans leurs chansons, s’adressent à des ados et parlent de sujets concernant les ados. Moi je fais du rap pour adulte. Je ne sais pas quoi te dire d’autre. C’est quand même assez pathétique, mais comme la réussite sociale et économique sont mises en avant on pardonne tout. Tant que tu fais de l’argent t’es un AS, si t’es underground on te fera passer pour un haineux ou un loser aigri. Les gens ont du mal à concevoir que tu veuilles évoluer en indé’ et que tu te foutes du fric. Je suis dans une autre réalité du terrain qui n’est pas celle des groupes qui vendent beaucoup de disques. Ils sont hardcore dans les disques et les clips, pour le reste ils sont au final très conformistes et alignés sur le système, même Booba est un adepte du travailler plus pour gagner plus, à la sarko’.

Le rap et le sexisme, quelle est ta position sur ce sujet ? Les frasques de rappeurs phallocrates ou homophobes défrayent souvent la une des journaux et aucun n'échappe à cette image qui colle au rap . Et à l'inverse les groupes qui prônent l'antisexisme ne cessent de comparer les femmes à leur sœur ou leur mère, est ce si difficile de considérer une fille comme un individu susceptible d'être égal ? Même si nous ne sommes pas dupes de la réalité, la société, dans laquelle nous végétons, est une sous le joug du patriarcat encore et toujours.

Pourquoi le rap véhiculerait-il autre chose que le discours dominant ? Pourquoi serait-il pire ou meilleur ? Au final les rappeurs sont plus francs et assument plus directement que les autres artistes des autres genres musicaux qui se donnent l’apparence d’être tolérant mais en fait agissent pareils et reproduisent les mêmes clichés sexistes et homophobes. Ils sont plus rentre dedans dans leurs propos que les cons qui font de la pop. Cela ne dédouane en rien ceux qui se font le relais de tels discours mais il y a une hypocrisie et une stigmatisation du rappeur immigré et prolétaire. Comme dans la vie, on pointe souvent le sexisme en banlieue, mais on oublie celui beaucoup plus sournois et dangereux qui émane de la classe dominante, pour le dire d’une façon, des blancs des classes favorisés ou de la petite bourgeoisie.
Il y a du taf à faire dans le milieu du rap pour lutter contre ce genre de clichés et il est de notre responsabilité à nous les rappeurs qui nous autoproclamons militants et antisexistes de lutter contre la propagation d‘idées réactionnaires. Prendre le temps de discuter et agir là ou cela se passe, soutenir humblement les meufs qui luttent contre le sexisme, aller au charbon sur ces sujets dans les concerts, etc… Voila ce que j’essaye de faire modestement. Je dois pas mal me tromper, mais nous essayons avec les potes d’intégrer ces luttes le plus possible à notre discours militant en général. On essaye d’être pédagogues et intransigeants, tout en continuant à nous améliorer nous mêmes, ça demande du temps et de l’énergie, mais je pense que ça avance.
Après pour ce qui est de la comparaison, moi je mets ma vie et mon vécu en perspective par rapports aux idées que je prétends véhiculer. Ma mère est une militante féministe qui ne s’est jamais autoproclamée comme telle, qui n’écrivait pas de brochures, n’avait pas de crête rose, n‘était pas punk, mais qui était une prolo d’une cité de France qui se démenait au sein de son organisation politique face au sexisme de ses camarades, quotidiennement, au boulot face à de gros porcs racistes et sexistes, en oubliant jamais de garder en tête la lutte des classes, qui nous tannait moi et mon frère pour que nous ne soyons pas de petits mâles arrogants et homophobes, qui portait une attitude dans une réalité et pas juste dans de la théorie universitaire, ou un milieu militant refermé sur lui-même, ou la posture a plus d‘importance que le fond. Mais tout ça je l’ai compris et intégré beaucoup plus tard dans ma vie, quand on m’a sensibilisé à ces questions et fait remarquer que parfois mes propos pouvaient être incohérents.

L'intégrité artistique a t-elle encore une place dans l'industrie musicale ? Faut-il vendre son âme pour réussir ? Un artiste doit-il réussir à tout prix ?

C’est quoi réussir ? Si on parle de réussite économique il est difficile d’y intégrer l’intégrité comme mode de vie car celle-ci s’estompe proportionnellement aux concessions que l’on est obligé de faire pour évoluer dans l’industrie du disque. Moi j’ai l’impression de réussir chaque fois que j’écris, enregistre ou fait un concert. Je résiste alors je réussis…

Un artiste ou un groupe a t'il intérêt à signer avec une grande major ? Es-tu inscrit à la SACEM ? Que penses-tu de ce syndicat d'artistes suite aux scandales qui émaillent l'actu, voir l'article sur numérama ? Tu distribue ton album sur BBOYKONSIAN, comment fonctionnez-vous ?

Aucun groupe qui prétend porter un message politique révolutionnaire et subversif n’a intérêt a signer dans une major. C’est comme si tu demandais à un révolutionnaire d’intégrer les rangs du Parti Socialiste pour créer un monde meilleur.
Je ne suis pas inscris à la Sacem et je m’en branle. Je ne pense rien d’eux, ils sont comme les Assedic pour certains, ils peuvent surement dépanner de temps en temps, surtout les plus gros vendeurs….
Akye est la personne qui gère Bboykonsian, un peu comme un artisan. Je l’aide là ou je peux, je m’occupe surtout de tout ce qui est livres, articles, etc… D’autres camarades donnent des coups de main ponctuels, mais c’est surtout Akye qui gère la distro, le site, les sons ...

Que penses-tu du téléchargement illégal ? On peut trouver tes albums sur pirate punk par exemple et selon la charte du site, tu es d'accord pour qu'on balance les links de téléchargement. La culture est t'elle pour toi une marchandise comme une autre ?

La culture, selon moi, n’a de sens que si elle porte un message révolutionnaire et contestataire, surtout dans le monde dans lequel nous vivons, dans un système capitaliste. Cela n’est pas du tout incompatible avec l’idée d’évasion et de divertissement. Mais elle ne peut pas être un produit de masse destiné à enrichir une minorité de personnes. A ce moment là ce n’est plus de la culture, c’est un marché. Je suis pour que tout le monde télécharge tout et soutienne les « artistes » de la façon qu’il veut ou pas. Je ne me considère pas comme un artiste mais comme un militant. Mon rap à la même fonction qu’un tracte, une affiche ou une œuvre littéraire populaire qui servirait d’exutoire.


Une question qu'un artiste m'a posé un jour : peux-tu trouver n'importe quel album sur le net ? Je lui ai répondu franchement : oui s'il est sur le web (World Wide Web en clair).
Où qu'il se trouve : Brésil pas mal pour le reggae, pays de l'est, Russie plutôt punk rock, Pologne, bref je pioche un peu partout dans le monde du web. On peut dire c'est mal ce que tu fais là, les artistes ne sont pas rétribués, etc... Je le fais un peu exprès d'ailleurs pour tester, je ne cherche pas de groupes ou artistes connus (ni Johnny, ni Céline). Mais on peut aussi voir le bon côté de la chose, ils ne sont peut être même pas distribués dans ces contrées et on peut quand même les trouver grâce au téléchargement, donc ils ont une audience. Que dirais-tu à un jeune ou moins jeune sur le téléchargement de musique ou de produits culturels en général ? (On trouve du streaming français en Russie en ce moment, étrange le web)

Télécharge, informe toi, lit, écoute de tout, soit curieuse !!!!!
Rien d’autre….

Les révolutions arabes, les réseaux sociaux, ça change la donne jusqu'à quel point ? La révolution ne se fait plus seulement dans la rue mais aussi sur le net avec le web 2.0. Bien que ce soit la rue qui a viré Ben Ali et non les réseaux sociaux. Internet nouvel outil de contestation?

Internet est un outil, les réseaux sociaux peuvent l’être à l’intérieur de la toile, ils servent à communiquer, comme un portable, un téléphone dans une cabine, une lettre écrite … Internet est un nouvel outil avec lequel il faut compter, mais comme tous les outils il faut savoir le manier avec prudence et ne pas tout miser sur cet unique outil. Il faut diversifier les moyens de communication et les armes qui permettent de déstabiliser selon les cas, une dictature ou une démocratie bourgeoise, paradoxalement internet est aussi un outil de contrôle dont se sert le pouvoir pour mieux gérer ceux qu’il définit comme ennemi intérieur.

Tu as démarré un blog écriteur, la musique ne te suffisait pas ? Comment en as-tu eu l'idée ? Quels sont tes objectifs avec ce blog ?

En fait mon premier livre qui sera un recueil de nouvelles va s’appeler L’Ecriteur, c’est un mot qui me convient et que j’oppose partiellement à celui d’Ecrivain. J’ai écris justement la dessus sur mon blog, si les gens veulent, ils peuvent lire des trucs dessus (http://ecriteur.wordpress.com). En fait après avoir écrit du rap pendant 15 ans je suis naturellement venu à l’écriture disons plus classique et littéraire. C’est une envie et une nouvelle expérience dans laquelle je peux exprimer la même chose au niveau du fond que dans mes chansons, mais différemment dans la forme.

 

 

 

 

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« L’université moderne ne confère le privilège de la contestation qu’à ceux qu’elle a déjà étalonnés et classés, dont elle sait qu’ils seront capables de faire de l’argent ou de détenir une part du pouvoir. »

Ivan Illich.

 

 

Je veux écrire mais je ne veux pas être un écrivain, j’aspire, l’humilité comme arme au bout de ma plume, à être un Écriteur !

Je ne veux pas appartenir à cette catégorie de personnes que sont les écrivains professionnels. Peu importe qu’à l’intérieur de celle-ci évoluent des gens auxquels je peux parfois m’identifier, que ce soit d’un point de vue intellectuel, moral ou politique. Je rejette cette catégorie de toutes mes forces. J’aspire modestement à être un créateur dont l’imaginaire souvent trouble, trouve systématiquement écho dans le réel. Je suis un amateur à perpète de l’écriture, un artisan ou un autodidacte de la plume.

Noircir du papier en grande quantité ne me place pas au-dessus de ceux qui écrivent peu ou pas du tout. Un slogan bien senti vaut mieux qu’un livre de trois cents pages dégoulinant de sperme issu d’une branlette intellectuelle collective. [lasuite]

 

*Écriteur : Personne qui compose et écrit des œuvres littéraires sans en tirer un quelconque profit moral ou matériel. Qui a le souci de la cohérence entre l’idée défendue dans l’œuvre écrite et l’attitude qui l’accompagne dans son quotidien. (Dictionnaire de la rue et de la lutte…)

 

 

 

 

ps : 1000 scuses pour la bourre skalpel quand tu me liras, bises !!!

Publié dans Musiciens

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